Interview des lauréats des concours en ligne
1. Qui êtes-vous ? (Nom, prénom, parcours, présentation libre)
Je m’appelle Catherine Andrieu. Je suis née à Metz en 1978, mais très tôt la mer a façonné mon regard : Collioure, Port-Vendres, l’éblouissement méditerranéen comme premier langage. Là, j’ai appris que l’horizon est une blessure et une promesse, un silence qui s’ouvre et qui appelle.
Peintre et poète, je me suis avancée dans le monde avec une maîtrise de philosophie comme viatique. Spinoza, compagnon des jours obscurs, m’a offert un panthéisme à la mesure de mes cicatrices, et j’ai enseigné sa pensée dans le même lycée militaire où je fus élève, comme si le savoir devait se refermer sur lui-même pour mieux se transmettre. Mon mémoire, publié en 2009, fut le dernier écho d’une rigueur académique avant le grand saut vers la poésie, nécessité née d’un bouleversement intime.
À Paris, j’ai trouvé dans les couleurs de Munch et dans l’énergie du pop art un tremplin vers ma propre mythologie. J’ai photographié, j’ai peint à l’huile en autodidacte, j’ai exposé — à Charleville-Mézières, au Musée Verlaine de Juniville, au squat Le Carrosse, dans des galeries. Chaque toile, chaque accrochage était une manière de respirer, de donner forme à l’énigme.
Trente livres sont venus se déposer sur ma route, récits et recueils publiés par Le petit Pavé, Rafael de Surtis, Encres Vives, Z4, Unicité, Douro, L’Altérité, Voix Tissées, Sémaphore, et d’autres encore, comme une constellation de maisons, chacune porte ouverte vers une autre part de moi. La RALM m’accueille désormais comme chroniqueuse, et c’est dans l’écriture critique que j’entends le plus fort l’appel du vivant : dialoguer, éclairer, faire résonner la voix des autres pour mieux retrouver la mienne.
Ce qui m’a sauvée, ce sont des rencontres — ces visages tendus vers moi au moment exact où j’allais sombrer. Vingt ans de psychanalyse m’ont tenue debout, béquille nécessaire pour apprendre à marcher dans mes propres pas.
Depuis 2021, je vis à Royan, face à l’océan. Le piano m’accompagne, comme une respiration profonde entre deux tempêtes. Mes chats veillent, compagnons silencieux, muses secrètes. Ils habitent mon cœur et mon œuvre avec la même intensité que la mer, la peinture et les mots.
2. Depuis quand êtes-vous passionnée d’écriture ?
Depuis toujours, peut-être avant même de savoir tracer les lettres. J’étais une enfant lunaire, décalée, fragile au contact des choses du monde, maladroite dans la matière mais traversée par une nécessité silencieuse. Les autres jouaient à des jeux auxquels je ne savais pas me plier ; moi, je guettais les reflets du ciel dans l’eau, les éclats de silence entre deux paroles, la musique des choses invisibles.
À onze ans, j’avais déjà achevé mon premier recueil de poèmes. C’était moins une ambition qu’une respiration — écrire m’était vital, comme si chaque mot devait sauver un instant de l’effacement. Je découvrais alors que les phrases pouvaient tenir lieu de refuge, qu’elles pouvaient me protéger de la brutalité du réel et m’ouvrir en même temps à sa beauté dissimulée.
Très tôt, j’ai écrit pour survivre à ce qui m’échappait. J’ai écrit pour retrouver, dans la lumière tremblée des mots, la tendresse d’un regard, l’ombre d’une présence, l’infini contenu dans une seule note de piano ou dans la douceur d’un chat endormi. La poésie était déjà là, plus ancienne que moi, inscrite comme une mémoire antérieure. Elle me précède, elle m’accompagne, elle me prolonge.
3. Avez-vous publié des recueils de poésie ?
Oui. Mes livres se sont déposés au fil des années comme des pierres levées sur le chemin, des cairns fragiles pour marquer l’itinéraire d’une voix. Une trentaine de recueils et récits, chacun porteur d’une part de mon souffle, sont venus s’inscrire dans le temps, du premier publié au Petit Pavé aux plus récents qui continuent de naître aujourd’hui.
Les éditions Rafael de Surtis, sous la direction de Paul Sanda, furent l’une de mes maisons les plus fidèles : elles ont accueilli cette mythologie intime où s’entrelacent la mer, les visages aimés, la folie parfois, les éclats de lumière. Mais d’autres éditeurs m’ont tendu leurs bras : Encres Vives, Z4, Unicité, Douro, Sémaphore, Voix Tissées, L’Altérité, V. Rougier… Chacun d’eux a porté une voix particulière de mon œuvre, comme si mes livres étaient des exils successifs et des retours renouvelés.
Ces recueils, je ne les ai jamais pensés comme des monuments mais comme des passages : ils sont les fenêtres ouvertes d’une chambre intérieure, la trace d’un souffle qui tremble, un geste d’amour vers la langue et vers ceux qui la lisent.
4. Écrivez-vous également de la prose ?
Oui. Mais ma prose n’est jamais pure, jamais déliée de la poésie. Elle se tient à la lisière des genres, dans cet entre-deux fragile où la phrase n’est ni récit ni poème, mais tremblement, souffle, musique. J’écris des proses courtes, comme des éclats arrachés à la nuit, des morceaux de silence que je tends au lecteur.
C’est d’ailleurs avec une de ces proses, Pour un antispécisme charnel, que j’ai reçu le troisième prix du CICL. Dans ce texte, j’affirmais ce qui demeure pour moi une nécessité absolue : l’appartenance à l’univers, l’unité du Vivant, ce lien charnel et mystique qui me relie aux bêtes, aux arbres, aux pierres, à la mer. Rien ne m’importe plus que cela — reconnaître dans chaque souffle, chaque regard, chaque battement, une part de la même source.
Ma prose est poétique parce qu’elle refuse la séparation. Elle prend la forme d’une marche intérieure, d’un voyage immobile où le mot devient chair, où l’image devient mémoire, où le vivant se dit dans sa lumière comme dans son ombre. Elle est un miroir, un seuil, une prière sans religion, une manière d’habiter l’infini dans l’étroitesse de la page.
5. Comment avez-vous entendu parler du Concours de Création Littéraire du Festival 4 Arts ?
C’est Daniel Ziv, directeur de Z4 éditions, qui a relayé l’information. Je lui dois cette passerelle, ce fil tendu vers un ailleurs que je n’attendais pas. Dans le simple geste de transmettre, il y avait déjà ce qui fonde toute écriture : la circulation, le passage de main en main, d’esprit en esprit, la confiance discrète qui ouvre des portes.
Recevoir l’annonce du concours fut comme entendre une voix lointaine résonner dans mon propre silence. J’y ai reconnu une invitation à rejoindre un espace où la création n’est pas isolée mais partagée, où l’élan intérieur trouve une résonance plus vaste. Rien n’est jamais anodin quand il s’agit de poésie : une information transmise devient parfois destin, une phrase relayée devient commencement.
Ainsi, ce concours m’est parvenu comme une note ajoutée à ma partition, un signe que l’univers lui-même, à travers une voix amie, pouvait me souffler : continue d’écrire, continue de donner forme à l’invisible.
6. Comment avez-vous perçu le concours – Jury, Organisation, Autres candidats (si vous les avez lus) :
Le concours m’est apparu comme un espace d’écoute, un lieu fragile et précieux où les voix singulières pouvaient trouver écho. Le jury, je l’ai perçu comme une assemblée invisible, non pas distante mais attentive, tendant l’oreille à ce qui tremble dans les mots. Lire et juger la poésie n’est jamais chose aisée, et pourtant je sentais dans ce regard un respect, une manière de recevoir plutôt que de trancher.
L’organisation, discrète et fluide, a su créer un cadre où l’écriture pouvait s’avancer sans crainte. C’est peu de choses, peut-être, mais cela change tout : un climat de confiance, une transparence dans le partage, l’idée que chaque participant est invité à entrer dans une maison commune.
Quant aux autres candidats, je ne les ai pas lus tous, mais je les imagine comme mes compagnons de route. Chacun est venu avec son langage, sa blessure, sa lumière. Ensemble, nous formons une constellation fragile — des voix qui ne se connaissent pas mais qui, le temps d’un concours, se répondent dans le silence de la lecture.
Ce concours fut pour moi moins une compétition qu’une traversée : un espace où la poésie s’affirmait vivante, plurielle, nécessaire.
7. Quels sont vos projets d’avenir ?
Mes projets sont des élans plus que des plans. Je ne cherche pas à bâtir une œuvre comme un édifice, mais à poursuivre un chemin qui me traverse. L’écriture reste le cœur de tout : poursuivre mes chroniques pour la RALM, approfondir cette voix qui éclaire celle des autres, mais aussi continuer mes propres recueils, mes méditations où se mêlent mystique et panthéisme, solitude et lumière.
Je rêve de composer un recueil plus vaste, où poèmes et essais se répondront, comme une seule respiration, où la mer, les bêtes, la musique et le feu dialogueront avec l’ombre et la douleur. Ce sera peut-être un livre, peut-être une suite infinie de fragments : je ne le sais pas encore.
Le piano, lui aussi, m’accompagne. Jouer face à l’océan, c’est écrire autrement, avec les notes comme avec les mots. La peinture, parfois, revient par éclats, comme une couleur obstinée qui réclame sa place.
Et puis il y a mes chats, compagnons constants, muses secrètes. Ils me rappellent à l’essentiel : être présente au monde, au Vivant, à l’instant fragile.
Mon seul projet véritable est de rester fidèle à cette nécessité : écrire, peindre, jouer, aimer — continuer à chercher dans chaque geste la lumière qui sauve.
8. Selon vous, que pourrait faire le Festival 4 Arts pour soutenir davantage les écrivains et les poètes ?
Le Festival des Arts est déjà un seuil, un espace d’accueil où les voix peuvent se poser et être entendues. Mais il pourrait devenir davantage encore : un lieu de résonance, un foyer où la poésie circule comme une sève. Soutenir les écrivains et les poètes, c’est leur offrir des espaces de visibilité, mais aussi de rencontre, de dialogue, de partage.
Il faudrait créer des passerelles, non seulement entre les auteurs et les lecteurs, mais aussi entre les disciplines : que la poésie s’entrelace à la musique, à la peinture, au théâtre, comme elle le fait déjà parfois dans mes propres traversées. Car l’art ne vit jamais seul, il respire d’être mêlé.
Donner une place au temps long, aussi — publier, relire, offrir une mémoire aux textes. Ne pas se contenter de la lumière brève d’un concours, mais faire vivre les voix dans la durée, leur permettre de se déployer, de grandir, de toucher d’autres rives.
Soutenir les poètes, c’est en vérité soutenir le Vivant lui-même : car chaque mot juste, chaque phrase habitée, nous relie un peu plus au monde, à l’autre, à ce qui nous dépasse.
9. Une dernière réflexion, un mot de conclusion ?
Écrire, c’est toujours laisser une trace fragile sur le sable avant que la mer ne vienne l’effacer. Je ne crois pas à la pérennité des mots, mais à leur passage : ils sont des éclats de lumière que l’on tend à l’autre, des offrandes provisoires qui, parfois, trouvent un écho.
Si j’avais à conclure, je dirais simplement ceci : la poésie ne nous appartient pas. Elle traverse nos voix, nos corps, nos blessures, elle se dépose en nous comme le vent dans les arbres. Nous ne faisons que la recueillir et la transmettre.
Alors, que ce festival, que chaque lecture, que chaque rencontre, soient autant de lieux où cette flamme fragile puisse continuer de brûler. Et que nous restions, malgré la douleur et l’ombre, des passeurs de lumière.
L’enfant du silence
à Pascal Leray, en écho à Le canton de Chymonire
Il n’y a pas de carte pour l’exil.
Il n’y a que cette brûlure sous les paupières,
cette écharde de sable fichée dans la chair,
cette lumière trop blanche
qui me poursuit jusque dans la gorge.
Chaque pas que je fais m’ouvre un désert,
chaque souffle arrache une poignée de poussière au silence.
Et pourtant le silence ne cède pas,
il se referme sur moi comme une eau sans rive,
il m’ensevelit de clarté.
Je ne marche pas vers un horizon.
Je marche dans la mémoire du feu.
Le soleil, déchiré mille fois,
tombe en éclats secs sur mes épaules,
et je deviens son ancre, son témoin,
le corps consumé d’une étoile étrangère.
La folie n’est pas ailleurs.
Elle habite mon pas,
elle se couche dans mes mains,
elle me lèche les talons comme un chien fidèle.
La folie est douce, presque tendre,
mais elle me dresse contre le ciel
comme une prière inversée.
Je voudrais dormir.
Mais le sommeil est un crime
que personne ne pardonne.
Mes rêves, enfermés sous mes côtes,
frappent à grands coups de poings de lumière.
Ils me crèvent la poitrine.
Ils veulent jaillir,
mais je suis la digue,
l’enfant obstinée qui refuse la nuit.
Alors je parle,
j’invente des fleuves de paroles
pour étouffer les songes.
Chaque mot est une pierre sèche,
chaque phrase une poussière qui s’éparpille.
Et plus je parle, plus je m’efface.
Ma voix se dissout
comme une ombre sous le feu.
Dieu se tient dans cette clarté,
immense et proche,
trop proche.
Il me brûle la nuque de sa main invisible,
il me penche vers l’abîme
où la lumière n’a plus de visage.
Dieu n’a pas de bouche,
mais je l’entends mordre l’air,
je l’entends respirer en moi
comme une tempête arrêtée.
Et je comprends soudain :
l’éternité n’est pas demain.
Elle est ce désert immobile
où la faim se confond avec la poussière,
où l’on continue malgré soi
à avaler du sable pour ne pas s’effondrer.
L’éternité est une cicatrice,
un éclat de soleil enfoncé dans l’œil,
une vérité sans ombre.
Il n’y aura pas de retour.
Il n’y a que la mémoire —
cette plaie lumineuse
que je porte comme un talisman.
J’ai cru qu’il fallait partir.
Mais chaque pas m’enracine.
J’ai crié liberté,
mais c’était mon nom que j’appelais,
un nom perdu dans un désert sans écho.
Alors je m’arrête.
Je tends mes bras nus vers le ciel.
Je suis ce sable,
je suis cette clarté sans ombre,
je suis cette folie douce
qui lèche mes blessures
et cette prière qui ne trouve pas d’autel.
Et si quelqu’un me demande qui je suis,
je dirai seulement :
je suis la poussière qui respire,
je suis l’éclat d’une lumière trop vaste,
je suis l’enfant d’un Dieu
qui n’a jamais appris à se taire.
Catherine Andrieu
Voici quelques couvertures de livres de l’écrivaine Catherine Andrieu:




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