Concours de prose

Annie André, Prose courte, Groupe IV

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Annie André participe à la section „Prose courte” du Concours International de Création Littéraire, 5ème Édition, à Houssay, France et a 72 ans. Nous la remercions pour sa participation et lui souhaitons du succès.

      La chute

Derrière le lit, les étagères, chargées de livres, vibrent. Les livres frémissent, se frôlent, puis s’effondrent sur les draps chiffonnés. C’est la dégringolade des ouvrages. Les textes bien trop remués s’échappent alors des pages, s’éparpillent au hasard des heurts et des roulades. Les phrases s’inquiètent. La ponctuation apeurée s’étonne et s’enfuit. Ainsi, les mots collés les uns aux autres n’en forment plus qu’un. Les lettres accolées ne supportent pas d’être ainsi serrées. Elles prennent alors une grande inspiration, se soulèvent et se détachent pour s’évader. Les signes sont relégués en un bloc inutile au creux de l’oreiller. Les coquines virgules, invitant leurs amis pour former une ronde, se prennent par la queue. Devant ce remue-ménage, reluqués par les parenthèses et les guillemets, les fous rires des interrogations et des exclamations font rage. Les auteurs délaissés décident eux aussi de profiter. C’est ainsi que Verlaine, Hugo et puis Flaubert s’invitent chez Baudelaire. La pile des cahiers de musique, qui se croit bien calée, s’étiole tout autant. Déçue d’être ainsi mêlée à cet imbroglio, elle veut prendre le contrôle, mais hélas sans succès ... les textes des virtuoses se confondent déjà aux partitions. Dans ce bouleversement, Mozart, Beethoven, Chopin et Verdi s’évadent et prennent du bon temps. Les notes, en riant, saisissent la clé des champs. Elles s’enhardissent et se faufilent espérant trouver quelque mélodie. De la douceur des adagios au feu des opéras, du piano au violon, rien ne les séduit. Certaines plus intrépides pensent même prendre la fuite, quand l’une d’entre-elles, remarque, esseulé sur le bonheur du jour, un bandonéon. Intriguée, elle rappelle ses consœurs. La curiosité attisée, toutes veulent le bouger, l’apporter sur le lit pour plus d’intimité. Les L éparpillés sont alors conviés pour le soulever. L’instrument, remué, écarte ses soufflets. Reprenant sa respiration, il libère quelques sons. Les lettres endormies s’éveillent, s’étonnent, emplies d’admiration quand s’élève dans les airs le précieux objet. L’instrument convoité, gentiment déposé à l’endroit souhaité, se prête aux notes empressées. Leur créativité ravivée, elles composent un tango, poétique et rythmé, tandis que se prélassent étendues sur les pauses les notes paresseuses. Elles se relèvent d’un bond, dérangées par l’archet qui sollicite un La et s’empresse d’accorder son violon pour les accompagner. Sans plus attendre, les autres notes saisissent un C, un O, un U, un P, un L, un E formant ainsi un couple pour danser le mouvement argentin si vite composé. Le couple évite les croches, s’accorde des soupirs et virevolte au-dessus des portées. Alors qu’il s’exécute emporté par la fougue de la jeunesse folle, un homme, enveloppé d’une longue cape noire, sans gêne et sans regard, les percute en passant. S’agrippant à la cape, les croches tentent de le freiner. L’homme, sans se retourner, d’un geste saccadé, dégrafe la cape et la laissant tomber, continue sur sa lancée. Le couple, de concert, court libérer les croches captives sous l’habit, prêtes à étouffer. Les lettres se décalent pour éviter le pas pressé qui s’avance vers elles et peut les écraser. Cet homme, c’est Salieri. Le visage acéré, le coup d’œil ironique devant tout ce foutoir qu’il laisse derrière lui, le poing serré et lourd, il cogne à une porte. Il entre chez Mozart. Allongé sur son lit, Mozart, fatigué, travaille sur une œuvre récemment commandée. De sa voix mielleuse Salieri propose de transcrire les notes. Il n’espère qu’une chose : dérober la partition qui sera composée. Bien trop accaparé par la musique surgissant dans sa tête, Mozart ne prête aucune attention à ce malotru affamé. Dans une course effrénée, il dicte le canevas musical décrypté. Le génie s’évade vers l’orchestre. Il livre les notes de tous les mouvements. Salieri peine à suivre, saisit à la volée, copie en grande hâte la musique des morts qu’il espère chaparder. Mozart, sans s’interrompre, dévoile le requiem qu’il entend le premier.
C’est alors que Constance, la femme de Mozart, qui rentre de Salzbourg, aperçoit sous la porte un filet de lumière. Affolée, elle entre dans la chambre. Elle découvre Amadeus en sueurs étendu sur le lit. Telle une furie, elle s’avance vers Salieri, qui penché sur l’écritoire, affiche un air stupéfait et hagard. Elle l’accuse de traître, d’imposteur, d’opportuniste odieux, de prédateur. Elle s’empare des feuillets qu’il serrait dans ses mains et chasse le truand. Elle ficelle toutes les pages et puis les met sous-clé. Penchée sur le lit, le chagrin décuplé, seule, elle pleure Mozart.
Fou de rage, Salieri sort en trombe claquant durement la porte derrière lui. Le bruit sourd résonne sur la place perturbant à nouveau les danseurs passionnés. Le couple, épouvanté, voit la haine affichée sur le visage de l’homme courroucé. D’un geste vif, la cape noire est lancée. Le tissu voltige au-dessus des spectateurs interloqués. Salieri le rattrape, l’ajuste sur son dos sans même s’arrêter. Gardant la tête baissée, il rase les murs et fuit à grandes enjambées. La cape ainsi projetée soulève un mouvement tel le Libeccio, ce vent porteur d’orage. Éventés, les auteurs se posent question :
Qu’est-ce donc ?
Victor Hugo, se gratte la tête et se lissant la barbe, dit alors :
– Misérables, protégeons nos lettres, c’est une tempête !
Les T majuscules convoqués s’empressent de monter une barrière pour les protéger. Les lettres effrayées entendent quelques bribes des dangers évoqués. Certaines se font discrètes et glissent sous les draps en grande hâte pour se camoufler.
Interpelés par un gémissement, les auteurs voient passer, au-dessus de leur tête, une cédille affolée. Détachée de son C, elle vole, perdue, complètement désorientée. Les lettres, solidaires de leur sœur égarée, l’attrapent et gentiment la glissent sous un C.
Écrivains et maîtres de musique prennent alors conscience des ennuis générés. Un conseil est aussitôt levé. Ces moments d’égarements ne peuvent plus durer. Il faut sécuriser.
C’est ainsi que les notes, les signes et les lettres auprès de leurs auteurs sont rappelés. Apaisé, chacun reprend sa place. Chacun goûte la fascination et la sérénité du livre retrouvé.