Concours de prose

Florina Hambenne, Prose courte, Groupe IV

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Florina Hambenne participe à la section „Prose courte” du Concours International de Création Littéraire, 5ème Édition, à Bruxelles, Belgique et a 30 ans. Nous la remercions pour sa participation et lui souhaitons du succès.

L’Entretien

Elle était entrée dans mon bureau un soir de septembre, lors d’une journée où la pluie n’avait cessé de tomber, plus dense par certains moments, comme chargée d’une profonde agressivité déferlant tout droit des cieux. L’atmosphère orageuse avait à présent laissé place à un ciel rosé, rouge vif par endroits. Il est surprenant de constater comme les plus beaux ciels peuvent suivre les journées les plus mornes et pluvieuses qui soient. Comme si chaque petit déluge laissait place à un nouveau départ, menait vers un nouveau monde davantage lumineux. Vaines illusions.

Elle s’était installée sur la chaise en face de la mienne sans en attendre l’autorisation. Tous ceux que je côtoyais avaient pourtant l’habitude de s’en remettre à mon bon vouloir pour oser prendre place en face de l’imposant bureau qui trônait au milieu de la pièce. J’aimais investir l’espace, j’aimais feindre l’omnipotence face à ceux que je prenais plaisir à gouverner. J’aimais contempler dans leur regard cette attente indécise de recevoir une simple permission de s’asseoir. Dans ces courts instants, je reprenais le rôle de l’homme fort, ébauche précaire de ceux qui dirigent, simulacre fragile de ceux à qui l’on obéit. Mais je n’étais pourtant pas dupe de ma propre position. Les hommes forts, c’étaient eux, tous ces visages aux traits durcis qui prenaient place en face de moi, se préparant déjà, derrière la porte de mon bureau, à adoucir leurs traits, à défaut de leur regard, pour me montrer le respect qu’ils me devaient. Une histoire de hiérarchie… Une histoire de qui aura la chance d’occuper le meilleur côté du bureau… Une histoire qui, certains jours, semblait se jouer tout entière autour de ces deux simples chaises disposées face à face.

J’avais été perturbé par l’irruption soudaine de ce nouveau visage dans la pièce. Un visage que je n’avais encore regardé que du coin de l’œil. Déstabilisé par ce rapide et vivace coup frappé à la porte suivi d’une entrée précipitée et d’un « Bonjour Monsieur ! » lancé d’une fine voix enjouée, je ne m’étais même pas encore retourné. Debout, de dos, regard plongé dans les nuages que j’observais par la baie vitrée, je percevais le léger reflet de la jeune femme qui prenait place sans complexe sur la chaise et posait son dossier sur mon bureau. Je n’avais pas pour habitude d’être déstabilisé. C’était un sentiment désagréable, dérangeant, comme une perte d’illusion de la supériorité de ma position. Mais je n’avais nulle intention de révéler ce sentiment de surprise qui s’était emparé de moi si subitement.

— Je pose les derniers documents sur votre bureau, Monsieur. Je crois que mon dossier est finalisé à présent.

Était-ce une once de joie de vivre que je percevais dans le timbre de cette jeune voix ? Elle détonnait avec ce lieu, avec tout ce qu’impliquait le geste de ce dossier, posé là, sur le bureau.

— Avez-vous besoin d’informations complémentaires ? Puis-je encore vous être utile pour quoi que ce soit ?

Feignait-elle l’amabilité ? Elle devait savoir que j’avais en ma possession tout ce qui était nécessaire. Depuis des mois, je savais presque tout d’elle. J’avais lu et relu son dossier, j’en avais étudié les moindres détails, tentant d’y repérer les plus infimes incohérences qui auraient pu s’y trouver. Tout semblait parfait. Pourtant, je n’étais pas satisfait. Daignant enfin me retourner pour croiser son regard, je lui assénai d’un ton détaché et implacable l’évidence qui semblait hautement lui échapper :
— Travailler pour nous, travailler pour moi, c’est renoncer, Mademoiselle, à toute vie de famille, à tout lien familial, tout lien amical, toute relation amoureuse — si tant est que l’on puisse encore croire à l’amour — pensai-je l’espace d’un bref instant. C’est renoncer à tout avenir, à toute vie normale, à vous-même. C’est n’être plus qu’un pion sur un jeu d’échecs, autorisé certes à réfléchir par lui-même, mais sachant d’autant plus qu’il n’est destiné qu’à tomber.

Un immense sourire, empli d’une étrange et simple sincérité, illumina alors le visage de la jeune femme :

— Rassurez-vous Monsieur, je n’ai pas attendu d’être devant vous pour me rendre compte de tout ceci. Ne vous inquiétez donc pas pour mes rêves de vie longue et heureuse, voilà longtemps qu’ils m’ont échappé. J’aspire désormais simplement à éviter la perte d’espoir que d’autres ont encore.

Je ne perçus aucune trace d’ironie sa voix. Tout au plus un léger amusement face à mes sombres avertissements. Ses grands yeux me fixaient intensément. J’étais troublé. Si jeune et si résolue pourtant. Comment cela se pouvait-il ? Que cachait-elle, enfoui au plus profond d’elle-même ? Je compris cependant qu’il était inutile d’insister. Ses yeux brillaient d’une résolution implacable. Elle ne ferait pas marche arrière.

— Bien, tout est en ordre. Vous pouvez disposer.
— Je vous remercie Monsieur, à très bientôt.

Elle se leva, m’adressa un grand sourire, tourna les talons et sortit en fermant doucement la porte derrière elle, tout en légèreté. C’était comme si une douce brise de printemps était passée dans la pièce pour la rafraîchir. Les mains dans les poches, je retournai à ma contemplation par la baie vitrée. Mais je regardais à présent les nuages sans les voir. Il y avait son visage dans le ciel, sa voix qui résonnait encore à mes oreilles… « A très bientôt. »… Elle m’avait lancé cette dernière réplique comme si nous avions pris rendez-vous pour une promenade amicale.

Je ne saurais dire combien de temps je suis resté là à méditer. Je repris mes esprits lorsque la nuit tombée fit apparaître mon propre reflet dans la vitre. Je contemplai alors avec surprise cet homme qui me faisait face dans la baie vitrée. A force de se prendre pour Dieu, on méprise l’image que nous renvoie le miroir, pire, on ne la reconnaît pas.

Je gouverne les restes d’un royaume perdu, je suis empereur d’un empire désormais éteint, je suis président de partis aujourd’hui révolus. Notre monde a succombé face à la bassesse humaine. La terre est sèche. Il n’en reste que des débris, petites brindilles fragiles que l’on tente de recoller bout à bout. Les cœurs des hommes, s’ils ne sont par chance pas gagnés par la perfidie et l’avidité, sont emplis de doutes et de peurs dont ils ne sont plus en mesure de triompher.

Y a-t-il un quelconque mérite à être l’homme « fort » d’un monde qui se meurt ? Est-ce une gloire de forger sa puissance sur un amas de cendres ? Suis-je véritablement ce que des âmes vertueuses se prendraient sans doute à qualifier d’« homme bon » pour la seule et simple raison qu’il m’incombe la lourde tâche de tenter de redresser ce qui peut encore l’être ?

Aujourd’hui homme fort que d’autres écoutent et redoutent. Demain probablement contraint d’obéir à ceux qui, pour l’heure, me sont soumis. A la fois Président. A la fois esclave. Force et faiblesse en un seul homme. Grandeur et bassesse entremêlées font ce que je suis comme je suis ce qu’elles font de moi. Nous devenons tous ce que nos certitudes et nos errances nous amènent à être. Fatalité ou beauté du destin, peu importe le nom que nous pouvons bien donner à toute cette marche du monde, nous ne pourrons jamais y déroger. Alors autant s’y résoudre.

Je me détournai de la fenêtre, rangeai quelques dossiers étalés sur le bureau dans ma mallette et me dirigeai vers la porte. Au moment de la refermer derrière moi, je regardai une dernière fois l’obscurité qui avait envahi la pièce. Une voix, un sourire, flottaient encore dans l’espace. Fronçant les sourcils, je claquai la porte sur aujourd’hui.

Florina Hambenne