Concours de prose

Anne Lacroix-Barreiro, Prose courte, Groupe IV

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Anne Lacroix-Barreiro, 50 ans, de Perpignan, France, participe à la 6ᵉ édition du Concours International de Création Littéraire. Nous la remercions pour sa participation et lui adressons tous nos vœux de succès.

RUE DES ROSIERS

Mais pourquoi avais-je dit oui alors que je me savais incapable de tenir l’engagement que je venais de prendre ? Comment allais-je trouver l’idée de génie qui correspondrait aux attentes de Max ? Et pourquoi m’avait-il demandé cela à moi qui n’avais aucune expérience en la matière ? Au bout du fil, il s’était montré très convaincant :
- Voyons, Léa, à qui d’autre puis-je m’adresser ? Tu es la seule de mon entourage qui sache écrire correctement et j’ai besoin d’un scénario pour mon court-métrage sur le thème du roman policier. La bonne idée, tu vas la trouver, j’ai confiance en toi. Au pire, je t’aiderai. Mais si toi, tu ne m’aides pas, je vais rater mon examen de fin d’année pour une histoire de scénario alors que je suis le meilleur en captation live et en montage audio-visuel ! Please !!!
La vérité, c’est qu’il avait su à la fois flatter mon orgueil et profiter de ma gentillesse. Après avoir raccroché, je pestai contre lui, contre moi-même et contre le téléphone aussi. Puis je me ravisai. Après tout, il n’y était pour rien. Et les arguments que Max avait su opposer à tous mes doutes résonnaient encore en moi, comme s’ils venaient de mon téléphone même : « Tu vas trouver l’inspiration, tu vas y arriver, j’ai confiance en toi ! » J’allumai donc mon ordinateur et m’installai confortablement devant mon écran blanc. Certes, il m’arrivait parfois d’écrire : des poèmes, des contes, des lettres et d’innombrables courriers électroniques. Mais un polar, jamais ! Par où commencer ? L’assassin ? Le mobile ? L’énigme ? Mon écran restait désespérément blanc. Traître !
Je décidai de commencer par les protagonistes de mon histoire. Qui pouvais-je bien mettre en scène ? Qui seraient l’assassin et la victime ? Mon regard se perdit un instant dans le vide puis se posa sur mon téléphone qui semblait m’observer, goguenard. Quoi encore ? Que dis-tu ? Jacques et moi ferions de parfaits protagonistes pour cette histoire ? Eh bien pourquoi pas ! Je commençai à rédiger : un jeune cinéaste demande à son amie de lui écrire le scénario d’un film. Elle l’écrit, le lui apporte chez lui et le surprend avec une inconnue. Secrètement amoureuse de lui, elle les tue tous les deux dans un accès de jalousie. Elle décide alors de maquiller le meurtre en double suicide et rédige une lettre d’adieu…
- C’est stupide !, m’écriai-je, il vaudrait mieux que ce soit lui qui la tue !
Elle lui apporte son manuscrit. Il le lit et se rend compte que l’histoire est excellente et peut devenir à la fois un best-seller et un film à succès international. Il la tue et se fait passer pour l’auteur du scénario… Ces quelques lignes, écrites à la hâte sur mon écran, me semblèrent d’une banalité affligeante.
L’immeuble était silencieux. Une porte palière s’ouvrit, puis la porte d’entrée, et je ne pus m’empêcher de jeter un coup d’œil par la fenêtre.
- Bonsoir madame Garcia ! Vous allez donner à manger aux chats ?
- Oui ma petite Léa, comme tous les jours ! Ils m’attendent, vous savez !
J’observai un moment les chats errants du quartier qui sortaient des buissons alentour et se pressaient autour de leur bienfaitrice. La scène se répétait tous les soirs, vers sept heures. Un coup d’œil à mon téléphone me le confirma : il était bien l’heure des chats. Une idée soudaine me traversa alors l’esprit. Mais oui ! Bien sûr ! Le voilà, mon assassin !
- Merci !, lançai-je, sans savoir vraiment à qui je m’adressais.
Qui pourrait soupçonner une dame âgée et respectable, qui habitait le quartier depuis plus de trente ans ? Personne. Tous les soirs, vers sept heures, elle sort de chez elle pour nourrir les chats et commettre ses forfaits. Elle connaît bien tous les habitants du quartier, avec qui elle a coutume de discuter et à qui elle inspire toute confiance. Elle est responsable de l’immeuble, c’est pourquoi la plupart des habitants lui ont donné les clefs de chez eux. Elle possède aussi les clefs de tous les communs et de toutes les portes de service. Il lui est donc très facile de s’introduire chez les gens en leur absence afin de… afin de quoi ?
Non, cela ne collait pas, j’avais beau chercher, je ne trouvais aucun mobile possible. Je consultai mon téléphone : il était presque huit heures. « Huit heures, l’heure du crime », pensai-je malgré moi. J’avais besoin de me mettre dans l’ambiance pour trouver l’inspiration. Je décidai d’aller sonner chez mes voisins, que je trouvai tous deux occupés à corriger des piles de copies. J’avais une requête insolite à leur faire.
- Bonsoir, j’aurais besoin d’une bouteille d’alcool fort et d’un paquet de cigarettes. Pourriez-vous me dépanner ?
- Je ne savais pas que tu buvais et fumais !, me répondit-il mi amusé, mi surpris.
- Tu dois être malade, ce n’est pas possible autrement, se moqua-t-elle.
On sonna à l’interphone avant que j’aie pu leur raconter mon histoire. C’était un groupe d’étudiants de l’atelier théâtre qu’ils animaient. Ils venaient répéter leur texte ensemble. Mais non, ils viennent s’approvisionner en drogue chez mes voisins, qui sont les fournisseurs habituels du quartier… Je tournai les talons et descendis les marches quatre à quatre sous le regard médusé de mes voisins et de leurs visiteurs, sans un mot d’explication.
J’avais une meilleure idée : mes voisins, tous deux enseignants d’espagnol à l’université, sont en fait de dangereux terroristes basques. L’atelier théâtre qu’ils animent n’est qu’un prétexte pour attirer chez eux des étudiants idéalistes et prêts à donner leur vie pour une grande cause, des étudiants qu’ils se chargent de recruter pour la leur. Il me faut un attentat, un flic peu conventionnel mais d’une grande intelligence, une enquête qui le mènera dans le milieu universitaire, de nombreux suspects, et à l’issue d’une course poursuite haletante dans les couloirs de la faculté des Lettres et sciences humaines, l’arrestation de mes deux coupables…
Non, c’était invraisemblable. D’ailleurs, après deux ou trois verres de rhum et quelques cigarettes -combien ?-, je n’étais plus dans mon état normal…
Un bruit sourd me fit brusquement sortir de ma torpeur. Il me fallut quelques secondes pour l’identifier : mes voisins du quatrième étage venaient de jeter quelque chose dans le vide-ordures. Ce jeune couple, d’un abord plutôt sympathique, avait un fonctionnement très particulier. C’est elle qui habitait l’immeuble, et lui arrivait tous les matins vers onze heures pour repartir le soir vers onze heures également. Il doit avoir une double vie. Il passe la nuit chez sa femme et la journée chez sa maîtresse, ma voisine. Et ce qu’ils viennent de jeter dans le vide-ordures, c’est… oh mon Dieu ! C’est le mari gênant, coupé en morceaux ! Ce n’est d’ailleurs sans doute pas le premier mari dont elle se débarrasse ainsi grâce à lui et cet immeuble est peut-être le théâtre de terribles meurtres en série…
Mon téléphone vibra mais aucun message n’apparut. Je fixai l’écran noir, incrédule, et entendis distinctement : C’est toi, l’assassin, tu es une dangereuse psychopathe schizophrène, une version féminine du Dr Jekyll et de Mister Hide…
Je protestai vigoureusement : « Non, non ! » Je me levai d’un bond et luttai de toutes mes forces contre ce que je venais de voir et d’entendre. A force de soupçonner tout le monde, j’étais sur le point de perdre l’esprit ! Je devais au plus vite mettre un terme à tout cela. Je sortis de chez moi en toute hâte, la peur au ventre mais parfaitement lucide et déterminée. Dehors, dans les rues étroites et mal éclairées, j’aperçus un groupe de jeunes, sans doute passablement éméchés, qui erraient de bar en bar ; une prostituée, le visage ravagé par la misère, qui luttait contre le froid tout en essayant de ne pas dissimuler ses avantages à son client qui l’entraînait vers une pension miteuse ; un vieux clochard ivrogne et repoussant de saleté, qui cherchait à manger dans une poubelle pour lui et pour son chien. Il était là, mon polar, sous mes yeux. Combien de personnes allaient mourir cette nuit ? Où se cachait le tueur en série que la police recherchait depuis trois ans déjà ? Qui serait sa prochaine victime ? C’était peut-être moi, il était peut-être dans cette voiture, derrière moi, arrêtée à ce feu rouge…
***
J’eus beau sonner à sa porte, Max n’étais pas chez ce soir-là. J’écrivis donc un petit mot pour lui annoncer que je n’écrirais pas son scénario et le glissai dans sa boîte aux lettres. Je repartis soulagée et le trajet du retour me sembla beaucoup plus court que celui de l’aller. Cette nuit, il n’y aurait pas de crime. Dehors, dans les rues pittoresques du centre-ville, j’aperçus un groupe de jeunes étudiants qui sortaient d’un bar en chantant ; une jeune femme à la peau diaphane et à la chevelure cendrée qui se protégeait du froid en se serrant contre un homme, sans doute son fiancé, avant d’entrer dans un petit hôtel ; un vieux monsieur qui relevait le col de sa veste en cuir et poursuivait sa promenade nocturne en sifflant son chien.
Je quittai le centre-ville, remontai l’avenue qui menait à mon quartier et tournai à droite. Au prochain croisement, je tournerais encore à droite, dans ma rue, la rue des Rosiers.
Je ne pus arriver jusque chez moi. Un important dispositif de police barrait ma rue. Un agent en uniforme me fit signe de faire demi-tour. Je lui expliquai d’une voix étranglée que j’habitais là et que je voulais rentrer chez moi. Il me demanda de me garer à l’endroit même où je me trouvais, de couper le contact et de ne pas faire un geste tant qu’il ne m’en aurait pas donné l’autorisation. Mon téléphone vibra et un message apparut sur l’écran : « Fait divers, rue des Rosiers. Un événement tragique s’est produit il y a une heure dans un quartier proche du centre-ville ».
Trois coups frappés à la vitre de ma voiture me firent sursauter au point de bondir sur mon siège. Max se tenait là, penché vers moi dans la lumière intermittente des gyrophares, et répétait à voix basse :
- Alors, que penses-tu de cela pour le scénario du polar ?
- Max ? C’est… toi ?, osais-je à peine prononcer, de peur de comprendre ce que je venais de dire.
Il ne répondit pas. Il souriait mystérieusement en contemplant le déploiement de l’appareil policier devant mon immeuble. Je le fixai à travers la fenêtre de ma voiture, hébétée.