Concours de prose

Catherine Andrieu, Prose courte, Groupe IV

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Catherine Andrieu, 47 ans, de Royan, France, participe à la 6ᵉ édition du Concours International de Création Littéraire. Nous la remercions pour sa participation et lui adressons tous nos vœux de succès.

À l’écoute des bêtes — Pour un antispécisme charnel

Tout commence par un battement presque inaudible, une vibration infime au creux du réel : l’ombre d’un chat qui glisse sur le mur, le souffle d’un cheval dans le lointain, l’œil d’un oiseau qui se plante dans le mien sans frémir. Moi, Catherine Andrieu, je reste là, au bord de cette présence, dans ce lieu sans clôture où l’humain cesse d’être centre, où je me fais frange, poreuse, traversée. L’antispécisme que je porte n’est ni programme ni revendication, mais une inquiétude tissée dans ma chair, un tremblement de pensée, une fidélité vibrante à ce qui palpite hors de l’humain.

Reconnaître l’intelligence animale, ce n’est pas convoquer les listes rassurantes, les prouesses, les gestes « remarquables ». Ce n’est pas l’outil, ni la langue, ni le signe qui comptent, mais le battement, la capacité à être monde. L’animal n’est pas un inachevé, il est présence souveraine, mémoire vivante, savoir qui passe ailleurs, dans les nerfs, dans le poil, dans les résonances. L’éléphant qui veille un corps, la corneille qui fabrique, la pieuvre qui devine, le chien qui perçoit l’absence — je les sais, je les ressens, sans que rien ne doive m’en convaincre.

Être antispéciste, c’est s’incliner. Non pas s’agenouiller dans un geste édifiant, mais plier l’orgueil, consentir à l’étrangeté radicale, admettre qu’il n’y a pas de seuil net, pas de frontière solide entre l’humain et le reste. Qui suis-je pour tracer ces lignes ? À quel endroit poser le fil ? Habiter le monde, c’est marcher au bord, sur cette crête fragile où les catégories s’effondrent, où les définitions se troublent. Il faut réapprendre à composer, à ajuster, à entendre, à éviter d’écraser. Non pas seulement partager l’espace, mais l’habiter autrement, ménager des plis, des silences, des suspensions.

Je porte le poids des images, des récits, des ombres que je ne peux oublier : les chaînes, les cages, les abattoirs, les regards sans réplique, les corps déjà perdus. Il serait si tentant de chercher un refuge dans la hauteur, dans l’éthique rigide, dans la posture intouchable — mais je refuse cette voie. Résister sans se raidir, tenir sans cuirasse, rester vulnérable sans capituler : voilà ce qui compte. Il faut garder la brèche, le lieu du passage, l’ouverture où circule encore la lumière, l’émotion, la sève fragile. Je veux une pensée souple, un cœur vivant, une main tendue qui ne serre jamais trop fort.

Aimer, ici, ce n’est pas fusionner, ce n’est pas posséder, ce n’est même pas comprendre : c’est s’incliner. Mon chat, là, contre moi, n’est pas une figure, il n’est pas une idée. Il est, pleinement, irréductiblement. Il respire, il dort, il vit, et cela suffit à m’enseigner. Dans cette présence muette, je perçois l’opacité du monde, sa beauté nue, son inépuisable profondeur. Aimer, c’est marcher sans prendre, honorer ce qui m’échappe, accueillir ce qui me déborde.

Être antispéciste, c’est maintenir tendue la corde entre savoir et non-savoir, entre engagement et abandon, entre lucidité et tremblement. Chaque jour, je recommence, non par vertu, mais parce que ce geste est sans fin. Porter la tendresse vers l’inconnu, reconnaître l’altérité sans chercher à la dissoudre, refuser les clôtures. Mon écriture, ma pensée, mon souffle même naissent là : à la jonction où la philosophie effleure la chair, où l’éthique épouse l’incertain, où l’intelligence consent à se laisser traverser par la beauté vulnérable du vivant.

Il n’y a pas de ligne d’arrivée, pas de sommet à gravir. Il y a l’inlassable art de rester au bord : au bord de soi, au bord de l’autre, au bord du mystère. Être antispéciste, pour moi, c’est dire oui à l’inconfort, oui à l’intranquillité, oui à la beauté dense et troublante de ce qui vit. C’est refuser les réponses closes, consentir aux questions ouvertes, et continuer, sans relâche, à penser, à aimer, à se tenir debout face au monde, les yeux nus, le cœur battant, les bras ouverts au vertige immense du vivant.