Concours de prose

Maria Carina Mihalache, Prose courte, Groupe II

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Maria Carina Mihalache, 17 ans, de Bucarest, Roumanie, participe à la 6ᵉ édition du Concours International de Création Littéraire. Elle est encadrée par la professeure Laura-Ștefania Vlaicu, du Collège National « Saint Sava », à Bucarest. Nous la remercions pour sa participation et lui adressons tous nos vœux de succès.

       Débranchée

Nous sommes en 2100. Toutes les craintes, tous les désirs et toutes les idées des jeunes du début du XXIème siècle sont, depuis plusieurs décennies, implémentés dans la vie quotidienne. Ici, Internet dirige la vie de tout citoyen, quel que soit son âge, et ils ne connaissent point comment vivre dépourvus de technologie. Le souffle même de l’existence est devenu numérique, traduit en impulsions codées, régulé par des algorithmes omniprésents, et le corps, quant à lui, n’est plus qu’un support charnel pour une conscience hyper connectée.
Les loisirs récréatifs ont été peu à peu abolis, fondus dans cette digitalisation excessive : la randonnée se vit désormais dans le monde virtuel, la lecture s’est métamorphosée en téléchargement d’ambiances mentales calibrées selon les tendances émotionnelles de l’utilisateur, les parcs ont été remplacés par des « zones de régénération cognitive », encore peuplées d’arbres réels, mais qui sont accompagnés par des hologrammes apaisants, les amitiés sont simulées par l’IA et les émotions sont traduites et classées par la Toile en temps réel. Tout est mesuré, optimisé, analysé, archivé. Même les regards, même l’ennui, même les désirs.
Celui-ci est l’univers où Lola fut née. Âgée de 17 ans, cette adolescente n’a jamais entendu les chansons de la nature, ni connu l’ennui, ni ressenti l’amour réel, ni couru sans GPS, et elle ne connaît que les voix filtrées par les micro-oreillettes. Ce qui est le plus signifiant, c’est qu’elle ne connaissait pas la mort, en n’y voyant que des annonces de disparition, des effacements de profils, des avatars qui clignotent puis s’éteignent, mais jamais le dernier souffle, jamais la fin. Sa vie est fluide, polie, sans aspérités. À aucun moment, on ne lui a appris ce que signifie ressentir sans intermédiation. Le mot même de « solitude » a disparu des bases de données citoyennes, en étant remplacé par « autonomie connectée ».
Pourtant, ce matin-là, la Toile… cessa. Aucun préavis, ni message d’erreur ne furent donnés.
Dès que le flux s’interrompit, un silence lourd s’était abattu pas seulement sur elle, mais partout. D’abord, Lola fut persuadée qu’elle était morte, puisqu’elle ne sentait plus ni les micro-impulsions qui rythmaient ses pensées, ni les infimes ajustements cognitifs qui influençaient sans cesse ses émotions. Elle se leva paniquée, en cherchant autour d’elle un signal quelconque, mais elle ne trouva rien.
Lorsque Lola comprit que la connexion était tombée, une sensation inconnue s’empara d’elle. C’était comme si une force insaisissable lui comprimait la poitrine, l’empêchant de respirer. Ses mains tremblaient. Elle sentait une angoisse primitive, celle que l’on n’apprend pas, mais qui surgit d’une manière incontrôlable, quand le monde s’écroule. Elle voulut pleurer, mais aucun programme ne déclenchait les larmes.
Et si c’était définitif ? Et si elle restait seule, sans directives, sans présence artificielle ? La panique monta d’un coup. Elle cria. Ce n’était qu’un cri bref, étouffé, comme si sa voix même ne savait plus comment exister. Et néanmoins… rien ne s’effondra autour d’elle. Les murs tenaient. La lumière, bien que plus intense, restait stable. Il n’y avait que l’absence de cette présence invisible, ayant, pendant toute sa vie, dicté ses moindres gestes, qui se fît sentir. Et, étrangement, cette absence n'était point douloureuse.
Elle resta là, dans sa chambre, debout, les pieds nus sur le sol et les bras ballants.
Le monde, sans Internet, était tout à fait différent : les sons devinrent bruts, les couleurs perdirent leur saturation artificielle. Elle entendit son propre souffle, rugueux, rapide. Et pour la première fois, elle vit, non pas une version optimisée du réel, mais le réel, sans être guidée.
S’étant aperçue de l’absence des filtres et ayant surmonté ses premières émotions, sa curiosité l’a poussée à découvrir le monde, tel qu’il était. Ainsi Lola sortit-elle de sa zone de confort, en quittant sa pièce.
Tout d’abord, elle tenta l’ascenseur, mais il était verrouillé. Alors, elle ouvrit la porte des escaliers et elle descendit. Cent trente étages. Chaque pas était un supplice. Ses jambes, molles, atrophiées par la sédentarité numérique, hurlaient à chaque pas. Mais elle continua.
À chaque palier, elle voyait des ombres humaines qui erraient dans les couloirs, incapables d’agir sans consignes. Leurs visages restaient figés. Personne ne criait. Personne ne riait. Tout le monde attendait que la Toile revienne. Mais pas Lola. Elle voulait en profiter afin d’apprendre la vraie nature du monde.
Une heure plus tard, elle arriva enfin au rez-de-chaussée, où elle se trouvait en face d’une lourde porte métallique. Elle n’avait jamais franchi ce seuil toute seule, sans assistance virtuelle. Enfant, on lui avait dit que l’air extérieur était chargé de particules archaïques, de dangers non répertoriés. Pourtant, bien que son cœur battît extrêmement fort, elle posa sa main sur la poignée et ouvrit la porte.
Lorsque la porte s’ouvrit, une lumière aveuglante commença à inonder le hall. Elle recula, un instant, puis avança prudemment. C’est comme ça qu’elle découvrit le dehors.
Pour Lola, il faut avouer que ce fut une explosion sensorielle. D’une part, le vent caressait son visage, en éveillant sa peau endormie, et de l’autre, l’odeur de la terre mouillée l’enveloppait. Soudain, elle entendit un cri et son cœur rata un battement, même si ce n’était qu’un oiseau réel, vivant, qui traversa le ciel. Elle fit donc un pas en arrière, stupéfiée, car rien de tout cela n'était ni prévu, ni prévisible, ni contrôlable. Elle se sentait vulnérable, exposée, comme arrachée à une couche protectrice invisible. L’intensité du monde réel l’écrasait. Trop de sons, trop d’odeurs, trop de couleurs, trop de vérité. Tout lui paraissait immense. Immense et incontrôlable. Et elle était minuscule dans ce chaos vivant. Cependant, elle sentait continuer son aventure.
Donc, elle marcha longtemps, pieds nus sur le bitume.
Lola marchait depuis des heures, sans carte, sans objectif. Son corps était celui qui prenait les décisions. Ses jambes, douloureuses, traînaient dans la boue. Mais elle ne s’arrêtait pas.
C’est là qu’elle la vit, une cabane en bois, cachée par la végétation, penchée comme si le monde l’avait oubliée. Premièrement, elle hésita. Puis elle poussa la porte, qui produisit un bruit qui lui semblait presque familier, comme un souvenir qu’on n’a jamais vécu, et entra.
L’air était sec à l’intérieur, voire poussiéreux. Il y avait des toiles, des feuilles tachées et des pots renversés partout. Et là, sur une table elle trouva un vieux livre épais, jauni, couvert de tâches. C’était la première fois qu’elle voyait une couverture sans écran. Juste un titre effacé par les années. Elle l’ouvrit.
À l’intérieur, elle découvrit des pages manuscrites, des croquis, des mélanges de pigments, des descriptions de couleurs faites d’éléments naturels : ocre, rouge cochenille, bleu de Prusse... En effet, dans le livre, l’art semblait être la seule voie possible pour comprendre ce monde sans guide, pour sentir ou pour communiquer. Alors, elle expérimenta.
Elle n’avait pas de peinture. Pas de pigments. Mais elle avait ce que la terre lui offrait. Elle cueillait des feuilles et des fleurs et les écrasait. Ses mains devenaient des outils. Ses ongles s’assombrissaient. Sa peau se tâchait de brun, de bleu, de mauve. Elle ne faisait plus attention à sa coiffure ou à ses vêtements. Pour la première fois, elle comprenait ce qu’était créer.
Le lendemain soir, après une longue journée dédiée à l’apprentissage de la peinture, elle dormait dans un coin de la cabane, enroulée dans un vieux manteau trouvé dans une armoire, quand, soudain, le ciel s’illumina et un son strident interrompit le silence. La Toile était revenue. Son poignet vibra, l’écran noir, silencieux depuis des jours, reprit vie et l’interface familière réapparut. Elle resta figée.
- Maintenant que je sais ce que c’est, vivre… ai-je le droit de laisser Internet l’effacer complètement ? se demanda-t-elle
La question ne cherchait pas de réponse.
L’écran brillait faiblement, fidèle, prêt à reprendre le contrôle, mais, quant à elle, elle crut appartenir au monde réel, dans lequel la Toile ne règne pas sur sa vie.
Alors elle attendit et la question resta. Peut-être qu’un jour, cette question germerait ailleurs, dans d’autres esprits. Peut-être circulerait-elle, et, alors, elle serait un refus ou la clé vers un meilleur futur. Et peut-être, un jour, changerait-elle tout.