Concours de prose

Laurence Tonnel, Prose courte, Groupe IV

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Laurence Tonnel, 67 ans, de Loctudy, France, participe à la 6ᵉ édition du Concours International de Création Littéraire. Nous le remercions pour sa participation et lui adressons tous nos vœux de succès.

        Le faux pas

Tu as envahi mon corps. Tu as ravagé mon âme. Tu as anéanti mon moi. Tu m’as laissée au bord de ma vie. Mais je suis devenue grâce à toi quelque chose auquel je ne m’attendais pas. Tu m’as détruite et construite à la fois. Je ne t’ai pas toujours aimée comme j’aurais dû. Je ne t’ai pas toujours aidée comme j’aurais pu. Qui es-tu, toi qui viens du plus profond de moi ? Qui es-tu, toi le fruit de mes entrailles et le malheur de mes jours, le cauchemar de mes nuits, l’angoisse de tous mes instants ?
Au bout d’une longue nuit de douleur et de peur tu es apparue. À peine fripée, à peine ridée, pas encore éveillée, tu n’as pas crié. Et tu aurais dû. Tu as déchiré mon ventre en sortant, tellement la rage de vivre te tenait au corps. Lasse de cet état intérieur, lasse de nous écouter sans nous voir, tu as fait ton entrée en ce monde sans nous demander notre avis. Tu t’es présentée à nous dans toute ta beauté de fleur à peine ouverte, une éclosion au prix de mes cris et de mes larmes, sans pudeur ni retenue.
Tu as exigé d’être présente. Et de l’être désormais et pour toujours. Sans tambour ni trompette, mais avec force et détermination. Tu as mis dans la balance tes sept mois d’existence, tu nous as posé un ultimatum. C’était maintenant et nous n’avions aucun choix. Tu as débarqué tellement vite que j’étais seule à ce moment-là. Ton père croyait que tu attendrais. Mais il ne te connaissait pas encore, il ne savait pas quel pouvoir tu avais de régler toi-même les aiguilles qui font tourner l’horloge de ce temps qui es le tien.
Tu étais si petite qu’on avait peur de te casser, de rompre ce petit corps pas tout à fait fini. Tes yeux déjà grands, déjà bleus, nous fixaient de ce regard hypnotique qui restera toujours le tien. Déjà à ce moment, il nous a perturbés.
Les adultes ont ensuite décrété qu’en rien tu ne leur ressemblais. Que tu vivais dans un monde auquel toi seule appartenais. Que ton existence même était étrange. Et que jamais tu ne ferais partie de ce peu de bonté qu’ils pensaient posséder. L’empathie a ses limites et tu les avais dépassées. Ils ne voulaient pas de toi et de tes différences, pas de toi et de ton manque de compétences. Ils te voyaient trop petite, naine à tout jamais, un cerveau pas tout à fait terminé, des pieds que tu ne pourrais pas vraiment utiliser, une bouche qu’aucun son ne franchirait. Il ne restait que ces deux prunelles qui nous fixaient, nous suppliaient de ne pas l’abandonner. Cette lumière au fond de tes yeux, si belle, si douce, avec laquelle on se connectait.
Alors nous avons décrété qu’ils auraient tort. Nous leur prouverons que grâce à toi le monde serait meilleur et que si tu n’existais pas, comme le dirait ton frère un jour, « il faudrait t’inventer ». Nous nous sommes battus. Ces blouses blanches, nous les avons affrontées. Chaque heure était un combat, chaque jour une victoire.
Mais si David ne craignait pas Goliath, il y eut cependant des affrontements dont nous ne sortîmes pas indemnes.
Qu’il fut parfois, et même souvent, difficile de t’aimer ! Et comment avouer qu’il y avait des moments durant lesquels on regrettait. Mais chut ! Cette sentence ne doit jamais être prononcée. Elle est indécente. Obscène. C’est un discours qui fâche. Il ne faut surtout pas se plaindre, ne pas s’avouer vaincus, ne pas désespérer. Ne pas oser demander au Ciel que cela s’arrête. Ne pas fermer les yeux et implorer. Ce n’est pas dans la norme. On ne renie pas son enfant. On assume ce qu’on a fait.
Car une faute a dû être commise pour qu’il en soit ainsi. Voilà ce qui nous était suggéré. Par la bonne société. Une erreur, une aberration, une anomalie. Voilà en quoi tu consistais. Une bévue, un défaut, un dérèglement, un écart de conduite. Tu résultais d’une irrégularité, d’un malentendu scientifique, d’une mégarde, d’une incompatibilité entre un spermatozoïde et un ovule. Tu étais le fruit d’une inexactitude dans l’accomplissement de la beauté du monde. Une déviance dans le parcours. Ton existence était en elle-même un non-sens, un faux pas, un quiproquo.
Et à chaque étape nous étions jugés. Moi, surtout. La mère est toujours trop, quelque chose. Trop possessive, trop exclusive, trop envahissante, trop exigeante. Alors qu’elle n’est forte qu’en surface. Vous la pensez solide ? Pourtant elle ne fait que ce qu’elle peut. Ce qu’elle estime être son devoir. C’est une citadelle qui protège l’élément faible de la troupe, c’est un cœur qui saigne mais n’ose pas le montrer. Vous la pensez courageuse ? Vous lui donnez du formidable ! Mais non, elle est lâche, elle a peur, elle a aussi parfois honte. Honte de son enfant. Encore une phrase indicible, qu’on ne doit jamais formuler. Ne pas exprimer sa résignation. Vous pensez la connaître mais vous ne la voyez pas vraiment. Vous ne la regardez pas. Vous la croyez infatigable alors que son corps est aussi usé que son cœur. Qu’ils saignent à l’unisson. Qu’elle s’effondre quand personne n’est là pour la regarder ou pour la condamner. Une mère doit aimer son enfant. Le contraire est impensable.
Alors parfois elle aimerait juste disparaître. Juste baisser les bras, ne serait-ce que pour une heure ou une nuit. Admettre qu’elle n’en peut plus, que la vie lui paraît injuste et dénuée de sens. Pourquoi elle ? Pourquoi moi ? Ne plus avoir de vie sociale, ne pas pouvoir faire carrière, car les forces vous manquent, car la batterie ne se recharge plus. Car on a atteint les limites du rouleau, celui qui nous compresse quotidiennement. Lutter contre le regard des autres, ne pas baisser la tête, vouloir toujours aller de l’avant, tenter de faire comprendre que votre ado ne rentre pas dans la case, dans la norme, celle que vous lui avez imposée. Faire face à la violence, verbale et physique de son propre enfant, subir le rejet de ce qui vient de notre chair, ne pas comprendre la souffrance, ne pas savoir la soulager. Et une fois encore, avoir la tentation de baisser les bras.
Le handicap est un don du ciel, comme dit l’autre. On a envie de lui répondre, ainsi que l’a fait Fournier, oh ! fallait pas …
Et pourtant.
Et pourtant, sans toi, je serais une autre.
Et pourtant, c’est toi, qui m’a donné du sens. Tu m’as ouvert ton monde, m’as fait comprendre ton langage.
Tu m’as appris l’importance de la vie, la mienne et celle des autres. Tu m’as montré que la différence est un atout. Que le changement de perspective est une force. Que ne pas rentrer dans les cases peut être source de joie et de découverte. Tu m’as fait devenir quelque chose à quoi je ne m’attendais pas. Tu m’as enseigné la patience et l’amour. Tu as compris ma révolte. Tu m’as soutenue dans ma rébellion contre les autres. Les bien-pensants, les normatifs, les carrés blancs. « Ne se mettre à genoux que pour cueillir une fleur », disait Jacques Prévert.
Alors à toi je dis merci, mon petit rond de couleur.