Concours de prose

Daniela-Anastasia Balog, Prose Courte, Groupe IV

Daniela-Anastasia Balog participe à la 7ᵉ édition du Concours International de Création Littéraire de Răscruci, Cluj, Roumanie, à l’âge de 32 ans. Avec tous nos remerciements pour cette participation et nos meilleurs vœux de succès.

Le lien retrouvé

 Il est cinq heures.

Après un vol de trois heures et demie (et quelque deux heures d’attente), Élisabeth et Johann arrivent à l’aéroport. À travers des rideaux de pluie et des phares éblouissants, ils trouvent une voiture qui les transporte vers leur premier point d’accueil.

Ils finissent par dénicher une station Bolt. La pluie torrentielle rassemble tout le monde à l’abri, serrés comme des sardines. Johann prend son téléphone portable et ouvre l’application ; il se conforme aux exigences, il découvre sa tête pour la photo d’identification biométrique, il sort sa carte d’identité, puis il saisit la main d’Élisabeth — comme si elle incarnait l’étape suivante de son authentification — et il attend la voiture, comme un danseur sur une piste à ciel ouvert. Une notification surgit : le chauffeur a accepté la demande, il y arrivera dans une demi-heure.

Il leur faut compter une bonne heure de trajet ; une heure durant laquelle Élisabeth ne cesse de s’abreuver de la beauté des paysages noyés par la pluie. Installée sur le siège d’honneur, elle répond de temps à autre aux questions du chauffeur qui s’exprime dans un anglais des plus approximatifs. La seule musique qu’elle veut écouter maintenant, c’est celle des gouttes de pluie et des souvenirs qui résonnent en elle au rythme d’une chanson de Cohen : Dance me to the end of love. (Et il faut avouer que son amour, à elle, n’ira jamais prendre fin). […]

À mesure qu’ils s’éloignent de la ville, le vert des paysages se fait plus tendre et la pluie en ravive l’intensité. Voir ce genre d’images, c’est un véritable délice pour les yeux d’Élisabeth, rivés sur les branches des pins qui bordent l’autoroute. Elle n’oublie pas pour autant de tourner son regard vers la gauche, là où Johann s’est installé. Ils échangent régulièrement quelques mots dans leur propre langue, s’amusant de ce que le chauffeur n’y comprend absolument rien. Quelle liberté ! Ils peuvent ainsi ouvrir les tiroirs secrets de leur esprit, se confier tout ce qui s’est accumulé au fil du voyage et durant toutes ces années depuis leur rencontre — là où chacun comprenait leur langue : la famille, les voisins, les murs, et même leur smartphone (lequel, à la moindre parole, leur suggérait aussitôt des publicités sur le sujet de leur conversation).

Pourtant, ils se rendent bien compte que c’est à l’intermédiaire des yeux qu’ils se disent le plus de choses. Ils se sourient, ils se redécouvrent et le regard de l’autre les absorbe à un point tel qu’il leur devient impossible de s’échapper de leurs iris.

We arrived at the destination ! — Depuis combien de temps le chauffeur s’époumone-t-il ainsi ? Ils ne l’ont pas entendu, mais peu importe. Ils savent qu’ils ne le reverront plus jamais, alors pourquoi avoir honte de leur attitude parfois manquée de bonnes manières ? Toutefois, l’homme semble les observer avec une patience mêlée d’admiration. Il n’a sans doute pas vu (au moins depuis longtemps) une telle connivence entre deux êtres, une complicité si pure et dénuée de crainte…

Le village semble endormi.

Les stores extérieurs sont tirés sur toute fenêtre des maisons de briques et les seules lueurs proviennent de l’éclairage public. Les lampadaires font miroiter les pavés d’ardoise du centre-bourg. Un enchantement !

Les sacs au dos, ils s’avancent d’un pas tranquille vers leur hébergement. La distance est si courte qu’ils auraient volontiers prolongé la marche de quelques kilomètres. L’esprit léger, les soucis abandonnés sur le pas de leur porte de départ, rien ne les pèse plus ; le sentiment qu’ils éprouvent à cet instant, l’un en présence de l’autre, leur donne des ailes.

Ils parviennent enfin devant la demeure.

– La propriétaire nous a dit qu’elle laisserait la clé sur le tableau, derrière la porte en fer forgé, rappelle Élisabeth à Johann, qui semble avoir oublié le protocole. Laisse-moi glisser la main pour la chercher, ajoute-t-elle. Ils ouvrent le portail, ils gravissent les trois marches en silence, retenant un rire étouffé pour ne pas éveiller d’éventuels voisins (y avait-il quelqu’un dans cette maison-là…? ).

Leur chambre se trouve à l’étage. Ils n’ont vu aucune image de l’immeuble avant, ils ne savent pas à quoi s’y attendre. Ils découvrent une porte en bois rustique ; ils la poussent avec précaution et… ils y découvrent un lieu de rêve : une alliance de modernité et de rusticité, dotée d’un îlot central et d’une cheminée de briques anciennes, où flottent des effluves de lavande et de pin. La mer et la montagne, le proche et le lointain, le rêve et l’harmonie se mêlent dans ce salon immense, ouvert par un balcon sur les cimes des Pyrénées.

Vaut-il la peine de perdre son temps à défaire les bagages dans un tel endroit ? Absolument pas. Ils se débarrassent de leurs manteaux humides et s’installent sur le canapé situé près de la cheminée. Élisabeth se lève et se dirige vers la cuisine ouverte, où elle remarque une bouilloire ainsi qu’un panier débordant de thés et d’infusions : Pétales de rose, Rooibos, Pivoine, Élixir de vie éternelle, Étreinte du cœur, Frutcha Energy, Thé noir, Piña Colada, Conte de fées hivernal, Soleil levant, Lys divin

– Que désirerais-tu ? demande-t-elle à Johann, qui n’a pas détaché ses yeux d’elle depuis qu’elle a quitté le canapé.

Le parfum d’Élisabeth se trouve-t-il parmi les thés du panier ? s’enquiert-il, les yeux mi-clos, comme s’il emprisonnait sa silhouette entre ses paupières.

– Johann est en forme, lui répond-elle tendrement, en détournant légèrement la tête pour le couver du regard.

–  Non. Je ne suis pas en forme. Je suis moi-même. Enfin, nous sommes nous !

Soudain, un sifflement rompt le silence de la nuit, provenant du canapé où se tient Johann, tout près de la grande porte-fenêtre et face à la cheminée. Le vent se met à souffler si fort que l’air frais s’engouffre dans la demeure.

– Je sens le froid s’installer. Vois-tu la cheminée ? Serait-il possible, à ton avis… ?

Elle n’a pas le temps de parachever sa phrase que John, devinant sa pensée, se dresse brusquement et va vers la cheminée.

–  Je n’ai jamais allumé de feu de cheminée. Mais je te donne un coup de main si tu en as besoin.

–  Approche ! Commençons par disposer un lit de brindilles anciennes, fines et sèches. Cela formera la base — un nid prêt à recueillir la première étincelle. Ajoutons ensuite une pyramide de petit bois. Veillons toutefois à ne pas étouffer la flamme qui s’apprête à naître car le feu, tout comme nous, a besoin d’air pour vivre. Ménage des espaces libres pour permettre au courant d’air de déployer ses bras et de caresser ce qui deviendra braise. Saisis maintenant la boîte d’allumettes, frotte un brin et approche-le du foyer ainsi préparé. Contemple d’abord cette lueur bleue et timide qui cherche sagement son chemin vers le conduit de cheminée. Puis, soudain, il retentira un crépitement, c’est la voix même du bois qui confesse sa chaleur. Les flammes rutilantes entameront leur danse et l’âtre illuminera le salon, le métamorphosant en une pièce chaleureuse aux reflets d’ambre…

– Entre tes mains, murmure Élisabeth, tout devient un joyau.

– Et toi, Élisabeth, par ta douce présence, tu me transformes en une pierre précieuse.

Et le feu de la cheminée se métamorphosa en une étreinte qui les enveloppa devant la cheminée séculaire.