Concours de prose

Liliane Bonnet, Prose courte, Groupe IV

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Liliane Bonnet (pseudonyme de Muriel Rautenstrauch) participe à la section „Prose courte” du Concours International de Création Littéraire, 5ème Édition, à Le Mazeau, France et a 62 ans. Nous la remercions pour sa participation et lui souhaitons du succès.

	Marie et la guerre

« Pourquoi mademoiselle Marie ne vient-elle plus, monsieur ? »
Place Francheville, au terminus, plusieurs femmes des vieux quartiers et leurs enfants attendaient l'arrivée du gazogène. Elles se pressaient timidement près d'un platane, toutes vêtues de couleurs sombres, un foulard sur les cheveux, les enfants étaient d'une propreté douteuse mais pleins de vie. Bien qu'il ne les aient jamais encore croisées, Fernand Lalot reconnut en elles l'indigence des bas quartiers de Périgueux.
« Qu'est-ce que vous lui voulez ? »
« Mais c'est qu'elle nous apporte chaque semaine de quoi manger ! Elle est si généreuse, mademoiselle Marie ! »
En effet deux fois par semaine, le mercredi et le samedi, Fernand et son gazogène parcouraient le trajet entre Rouffignac et Périgueux, s'arrêtant de multiples fois pour transporter tous ceux qui avaient besoin de se rendre au chef-lieu du département de la Dordogne. Or chaque fois il faisait halte à Vimont pour embarquer mademoiselle Marie et ses deux larges paniers d'osier recouverts d'un linge impeccablement blanc. Elle était la fille d'un riche propriétaire terrien restée célibataire on ne savait pourquoi car elle était belle femme. La trentaine passée, on la remarquait pour son allure svelte et harmonieuse, son teint clair contrastant avec le noir brillant de sa chevelure et ses yeux d'un bleu si profond qui la faisaient ressembler aux statues des saintes qu'elle priait à l'église.
Ces grands paniers intriguaient Fernand, il était curieux de savoir ce qu'ils contenaient. Un matin, comme personne ne pouvait le voir, il souleva le linge et découvrit ce qu'il craignait de voir. ce n'étaient que poulets gras, canards rebondis, lapins rosés, beaux œufs, beurre et légumes frais : « Que fait-elle de toutes ces victuailles ? » Il y avait de quoi s'interroger puisque, dès l'arrivée, elle disparaissait aussi promptement que discrètement pour ne réapparaître que le soir, les paniers vides.
En 1941, la France, après sa défaite face à l'Allemagne, était partagée en deux zones par la ligne de démarcation. La zone occupée par l'armée allemande qui réquisitionnait tout ce qu'elle voulait, si bien que les restrictions étaient sévères et la vie difficile et la zone encore libre.
Cette ligne passait entre Périgueux et Rouffignac ce qui favorisait de nombreux trafics appelés « marché noir».
Fernand Lalot, en tant que résistant de la première heure, pensa immédiatement qu'elle s'y livrait. Pour cet homme vif, courageux, intègre, généreux il n'y avait pas de demi-mesure. Soit on était du bon côté, on résistait à l'ennemi nazi, soit on trafiquait avec les Boches (les Allemands en langage péjoratif) et ça il ne le supportait pas. D'autant plus qu'il savait tous les risques que prenaient ses compagnons, ses camarades dans les petits maquis de la région. Il décida donc de ne plus accompagner cette Marie à la ville.
Le mercredi suivant, en passant à Vimont, Fernand scruta les environs. Marie et ses paniers, fidèles au poste, l'attendaient bien. Il s'arrêta, silencieux, ne l'aida pas à monter et poursuivit sa route dans la campagne vallonnée du Périgord noir. Un vrai pays de Cocagne ! Cultures abondantes -les sols sont riches-, grasses prairies, forêts profondes, vignes donnant humblement un bon vin forment un damier aux teintes vives que l’on regarde avec plaisir. On se croirait presque dans un des premiers tableaux de Gustav Klimt.
Le soir, au retour, Fernand avertit Marie qu'il ne la conduirait plus à Périgueux, sans autre explication. Elle ne répondit pas, elle ne questionna pas, elle ne dit rien, c'était une taiseuse.
Durant trois voyages Marie ne se montra pas. Puis il y eut cette rencontre avec les mères et les enfants place Francheville. Les pères étaient absents, étaient-ils prisonniers, déportés voire même exécutés ? Fernand était bouleversé. Il avait accusé de trafic illicite une personne qui dans le silence et la discrétion aidait à survivre des familles victimes de la disette. A son retour, il raconta sa méprise à son épouse.
« Tu sais ce qu’il te reste à faire maintenant. Tu y vas. »
« Aide-moi ! A ton avis, comment puis-je m’y prendre ? »
« T’excuser tout d’abord. Puis lui demander par quel moyen tu pourras te faire pardonner. »
Le carburant étant trop rare, Fernand alla chercher son vieux vélo pour parcourir sans délai les cinq kilomètres qui le séparait de Vimont. Tout en empruntant les nombreux virages de ce paysage de coteaux boisés de châtaigniers, il réfléchissait, pas si fier de lui, à ce qu’il allait dire. Il arriva enfin dans la cour si richement fleurie de la ferme. C’était un samedi soir, Marie y était occupée à cueillir le bouquet qui fleurirait l’église pour la messe du lendemain.
« Mademoiselle Marie, je viens m’excuser, j’ai été injuste, je vous ai accusée sans preuves de mauvaises actions, comment puis-je me faire pardonner ? Bien sûr je vous conduirai tant que vous voudrez à Périgueux mais je me sens redevable vis-à-vis de vous. »
« Fernand, je vous connais bien. Vous êtes un honnête homme. Je sais vos convictions, vous êtes communiste et athée. Vous savez les miennes, pour moi Dieu guide le monde et nous protège. Ce que je voudrais, c’est que vos deux enfants deviennent chrétiens. Si vous voulez me faire plaisir, j’aimerais qu’ils soient baptisés, je serais leur marraine et je les accompagnerai toute ma vie. »
Soulagé, Fernand qui avait imaginé pire requête, accepta les conditions de Marie. Toutefois le baptême n’eut lieu qu’après la guerre, en 1945.
Impossible pour Fernand d’entrer dans une église, Marie convainquit le prêtre de se déplacer chez elle, son neveu devint le parrain de Michel et Lili. La cérémonie fut courte, réduite à l’essentiel et chargée de symboles : le sel déposé sur la langue des deux enfants puis l’aspersion d’eau bénite, par trois fois, au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit, les firent renaître lavés de tout péché.
Michel avait alors dix-huit ans, dès le départ du curé, il cracha délibérément le sel qu’il avait reçu en onction et resta toute sa vie durant un athée convaincu.
Sa sœur Lili n’avait que six ans, non seulement elle reçut tous les sacrements de l’Eglise, communion, confirmation, mariage mais encore elle veilla à transmettre à ses enfants les principes de la religion catholique.
Ainsi mademoiselle Marie avait-elle ramené une jeune âme à Dieu, retournant ce qu’elle aurait pu prendre pour un affront, en l’accomplissement de son devoir de croyante.