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Emmanuel Quesson, 73 ans, de Carry-le-Rouet, France, participe à la 6ᵉ édition du Concours International de Création Littéraire. Nous le remercions pour sa participation et lui adressons tous nos vœux de succès.
Le texte contient des notes de bas de page que je n’ai pas pu reconstituer dans le format habituel.
Gara de Nord (novembre 1994)
Le lendemain, jour de bruine et de grisaille, je me rendis dans le quartier du ministère. Une brume glaciale s’accrochait au fronton de la gare. Je laissai ma voiture, quand j’aperçus une silhouette, immobile au pied d’une bouche d’égout dont l’ouverture se montrait libre d’accès. Planté au milieu de la route, un garçon m’interpellait. Une force invisible m’incitait à aller vers lui. En avance pour mon rendez-vous, je décidai de tourner le dos au ministère des Transports, et de me diriger vers l’entrée de la gare.
Le gaillard, un vieil adolescent aussi grand que moi, arborait une figure sale, noire de crasse, aux joues déjà recouvertes d’un léger duvet. Il dégageait une impression de force, avec son menton carré, son front soucieux, son regard courageux et perçant, qui semblait surveiller sans relâche les allées et venues de la rue. Son pantalon déchiré était retenu à sa taille par une ficelle, et sa veste, beaucoup trop grande, révélait une poitrine nue. Son nez, plongé dans un sac en plastique, respirait je ne sais quelle substance, car son pas hésitant paraissait sous l’emprise d’un véritable délire.
En m’apercevant, il redoubla d’attention, prêt à disparaître à l’intérieur de la bouche d’égout.
Je m’approchai de lui avec prudence, un sourire aux lèvres, pour le rassurer et lui montrer que je n’étais pas un policier en civil. Il ne se méfia point, peut-être en raison de ma tête d’étranger, et m’accueillit avec un grand rire qui confirmait l’absence d’intention belliqueuse de sa part.
Je lui offris un paquet de cigarettes que j’avais toujours sur moi et que j’extirpai prestement de ma sacoche, convaincu que le tabac serait moins nocif que cette « foutue » drogue.
Alors qu’il allumait sa cigarette et qu’il aspirait à grands traits une bouffée de fumée, j’en profitai pour plonger mon regard à l’intérieur de ce conduit, qui servait d’habitation aux enfants.
Le garçon fronça les sourcils, visiblement gêné par mon comportement. Il s’écria d’une voix rocailleuse, l’œil torve et l’air contrarié :
— Hei, străin ! Ce faci ?
Comprenant que je violais en quelque sorte son intimité, je me tournai vers lui d’un geste apaisant, tentant de le convaincre que je ne cherchais qu’à regarder. Il semblait comprendre, puisqu’il m’invita aussitôt, en me montrant du doigt, à me pencher au-dessus de la bouche d’égout.
Une odeur nauséabonde émanait des entrailles de ce puits apparemment sans fin. Je fus surpris par l’obscurité qui y régnait et qui ne permettait pas d’en mesurer la profondeur. La colonne semblait s’élargir, peut-être jusqu’à une chambre , mais l’échelle de descente disparaissait dans le noir absolu.
Comme ma vue se brouillait au fond de cette ouverture, j’allumai une petite lampe électrique dont je baissai l’intensité pour ne pas éblouir. Je crus apercevoir les joues pâles d’une enfant dont le corps se tenait reclus entre deux murs en béton.
En réalité, j’éclairais une jeune fille aux traits fins, mais au visage douloureux, comme en témoignaient les rides profondes qui creusaient son front. Au milieu de cette figure émergeait un regard triste, à la pupille exaltée par un produit euphorisant. Sa chevelure, que je voyais blonde, s’assombrissait en raison d’un probable manque d’hygiène. Je déplaçai le faisceau lumineux vers une tête où des cheveux en bataille cachaient le visage, mais ses yeux ne me quittaient pas.
Ce qui rendait cette jeune femme belle, c’étaient ses yeux : deux billes, deux agates, dont l’éclat intensifiait la couleur et qui semblaient d’un bleu transparent. Un bleu énigmatique, semblable à un abîme, dans lequel on se perd comme dans un puits sans fond.
Surpris, je ne lâchai pas l’entrée de cette catacombe. Une faible voix, que je croyais être un chant, m’intriguait, et son écho me parvenait difficilement.
Finalement, le jeune homme accepta mon indiscrétion. Il agita une petite boîte comme un hochet, les prunelles pétillantes de satisfaction, puis il forma hâtivement un bouquet d’allumettes qu’il attacha et alluma précautionneusement. Au contact du soufre, l’allumette craqua, soudainement auréolée de son halo orangé, puis s’enflamma et s’enroula en tombant au fond du puits. Elle éclaira un visage dans les ténèbres, dont les traits de celui-ci, éclairés de manière incertaine, rappelaient ceux d’une momie.
Après ce résultat décevant, il me toisa, en haussant les épaules, puis sortit une autre boîte. Il me dit :
— Attends… je recommence !
Comme il semblait me comprendre, je lui demandai aussitôt :
— Parles-tu français ?
— Un peu, un peu, répondit-il.
Intrigué, je demandai :
— Comment as-tu appris cette langue ?
— Dans la rue ! On y apprend énormément de choses, en particulier quand on mendie.
Les bâtonnets de bois crépitèrent et s’enflammèrent, produisant un nuage de fumée qui dégageait une agréable odeur de soufre. Cet éclairage improvisé tournoya, aspiré par la colonne sombre. Il s’enroula sur lui-même, éclairant le passage étroit et profond de quelques mètres, dont les barreaux scellés dans le béton se devinaient à peine. Le point lumineux s’écrasa sur une place qui paraissait plus grande, évoquant une chambre d’égout, puis mourut aussitôt.
Pour mieux voir, je me penchai davantage au-dessus de cet abîme, plongeant ma tête dans ce trou.
Je m’habituai progressivement à cette « sombritude », car j’y discernai bientôt une silhouette tremblante, vêtue de vieilles guenilles couvertes de crasse.
En s’éclairant, le bas du tube révéla à nouveau le visage inquiet de la jeune fille, enfournée dans un sac en plastique. Recroquevillée sur le sol, elle fredonnait une chanson interrompue à intervalles réguliers par une toux grasse et convulsive. Son corps semblait perdu dans la solitude glaciale du béton rugueux.
Je ne pouvais pas donner un âge à cette silhouette qui dansait au gré de la flamme vacillante, tandis que ses yeux s’accrochaient aux nues qui défilaient au-dessus de ma tête. Puis, plus rien en matière d’image, à part ses lèvres frémissantes qui murmuraient un triste refrain.
Je demandai son nom à son compagnon d’infortune :
— Elle n’en porte pas ! À force… elle en a plusieurs ! me répondit-il en pouffant de rire.
Alors que je me tenais accroupi au-dessus de cet abîme de misère, aidé par un rayon de lumière, je cherchais en vain cette inconnue.
Finalement, je crus entendre un petit son rauque, un gémissement teinté de douleur.
Son visage pâle me fixait. Contrairement à sa voix, qu’une toux déchirante secouait, ses yeux agrandis paraissaient bien vivants. Son regard d’un bleu saisissant me fixait, m’interrogeait. Je ne pouvais pas rester insensible à ses mains tendues vers moi, alors que les miennes tentaient de les saisir.
Comment oublier cet instant ? Comment oublier cette jeune fille, dont la toux incessante se mêlait à ce refrain qu’elle répétait sans cesse ? Comment oublier son corps recroquevillé et tremblant, cherchant un peu de chaleur au contact du béton ? Cette apparition éveilla en moi un sentiment étrange, une sorte de révolte qui me gagnait progressivement, comme une douche froide qui vous fait brutalement prendre conscience de la dure réalité des personnes sans abri.
Je tentai de la héler crescendo, d’une voix qui fusait dans ce tube obscur et mystérieux, sans obtenir la moindre réponse de sa part.
Comme son triste fredon me parvenait toujours, et que je crus reconnaître une célèbre chanson, l’idée me vint de la nommer, plutôt de la prénommer de ce prénom bien connu qui en illustre le refrain :
— Jude… Jude, răspunde — mi ! Hé ! Jude ! m’écriai-je.
Je sentais que ma supplication plongeait et s’écrasait dans le fond de ce puits, sans le moindre retour, si ce n’est l’écho mêlé à l’air lugubre et lancinant de sa triste complainte.
Je ne sais comment dire : mon corps penché au-dessus de cet abysse, mon âme en émoi, mon esprit en effervescence, il m’a semblé que Dieu, peut-être, souhaitait m’imposer la charge de sortir cette pauvre âme de sa condition et que je ne pouvais pas me soustraire à cette responsabilité.
J’avais de la peine à maîtriser le refus qui prenait le dessus sur mon jugement habituellement cartésien et pragmatique. Cependant, il fallait que je me force, car souvent ma raison l’emporte sur les désirs de mon cœur. Je savais que je devais accepter que les choses puissent être déraisonnables, voire excessives. Je devais admettre qu’il était impossible de laisser cet être dans une telle détresse.
Désemparé, je renonçai à appeler cette inconnue, ignorant que ce cri, sorti du plus profond de mon cœur, allait ouvrir un chapitre important et douloureux de mon existence.
Je partis, l’esprit bouleversé par cette complainte qui semblait m’être destinée.
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