Bianca-Livia Bartoș participe à la 7ᵉ édition du Concours International de Création Littéraire de Cluj-Napoca, Roumanie, à l’âge de 35 ans. Avec tous nos remerciements pour cette participation et nos meilleurs vœux de succès.
Ce qui luit sous les cendres
Je n’ai jamais réellement connu le régime communiste si ce n’est que depuis le ventre de ma mère, durant les trois premiers mois de sa grossesse. J’ai vécu l’horreur à travers la sienne et les sentiments de peur et d’angoisse se sont imprégnées en moi avant même de naître. On me dit souvent que je suis née avec la modernité, dans ces années 90, portées par les nouveaux espoirs éclatants de tout un peuple : l’espoir d’une vie meilleure, l’accès à l’éducation, la liberté de la presse, du voyage, de la mobilité, le droit de prier sans se cacher, de parler sans se retourner, de rêver sans permission. Pourtant, la liberté a pris du temps à nourrir ce peuple abîmé par l’oppression, car visiblement cette Roumanie de mon enfance portait encore dans ses os toutes les atrocités du régime : le froid, le manque, les silences lourds des adultes qui avaient trop vu et trop tu.
Dans ces conditions, personne ne voulait plus des traditions : on rejetait tout ce qui venait d’avant, comme on se débarrasserait d’une peau dont on a honte. L’ancien monde portait encore l’odeur de la peur, la mémoire collective conservait l’angoisse des files interminables devant des magasins vides, les mots ravalés au fond de la gorge et le ventre creux. Pourquoi s’accrocher désormais au passé ? J’avais cinq ans lorsque ma grand-mère jetait les tabliers traditionnels (« fote », « catrințe », « zadii », en fonction des différentes régions) sur le seuil de la maison, pour s’essuyer les pieds dessus. Ces tabliers tissés à la main traités désormais comme de vieux chiffons, tout comme les manches des chemises, déchirées sans remords pour servir de serviettes, comme si le travail et la dignité qu’elles portaient n’avaient plus aucune valeur. Les nouveaux tissus arrivaient, donc plus besoin de passer la nuit à filer. Pour quelques lei on pouvait acheter une dizaine de serviettes, d’une qualité redoutable, certes, mais blanches, neuves, propres, sans le poids du sacrifice, ni celui des nuits perdues. Tout ce qui venait du passé était mauvais. J’ai grandi comme ça et j’ai suivi les habitudes de la maison.
À vingt-cinq ans, j’ai perdu ma grand-mère maternelle. Je ne savais pas encore ce que perdre voulait dire. Alors j’ai commencé à chercher, à la rechercher dans les affaires qu’elle avait laissées, dans les vêtements cousus de ses mains avec sa sueur, sa fatigue, ses nuits penchée sur l’aiguille après les journées aux champs, élevant seule ses quatre enfants, dans le sacrifice, la sueur et une dignité farouche. J’avais trouvé des vêtements poussiéreux, tachés, mais jadis lavés par une eau qui n’était autre que celle de ses larmes, une eau mêlée à une feuille d’isope nourrie par ses peines, ses veilles, tous ces sacrifices muets qu’elle avait offerts à sa famille sans jamais plier. Et puis un jour, j’ai enfilé une de ses chemises. Et je l’ai sentie. Son souffle, sa patience, la chaleur de ses doigts : tout était là, dans chaque couture qui me touchait la peau. J’ai compris alors que perdre quelqu’un ne signifie pas que sa présence s’éteint et que certaines absences continuent de veiller, de parler, de brûler doucement dans l’ombre. J’ai compris que les mains qui ont beaucoup donné laissent des traces dans la matière, que le fil garde la mémoire de celle qui l’a posé. Elle était partie. Mais dans ces coutures, elle est encore là, tout contre moi.
Puis, j’ai perdu mon arrière-grand-mère. Je suis montée au grenier de la vieille maison, j’ai fouillé dans le silence et la poussière et j’ai trouvé des vêtements déchirés, tachés, rongés, rouillés aux boutons. Des vêtements qu’on aurait dit condamnés, à moitié morts avant même d’être retrouvés. Mais derrière les accrocs et les taches, il y avait une vie entière, où j’ai trouvé des sacrifices que personne n’avait nommés, mais que le tissu avait gardés. Alors je leur ai redonné vie. Sous les cendres, le Phénix respirait à peine, mais il demeurait là, majestueux dans sa grandeur.
Maintenant, je fais tout pour qu’elles restent avec moi : elles, mes aïeules, ces femmes dont je suis faite. Je vis loin de la vieille maison, loin du grenier chargé de mémoire et de souvenirs, mais elles sont toujours là, présentes, vivantes dans chaque souffle que j’inspire et dans chaque pas qui me dirige vers l’éternité. Chaque vendredi, je vais danser les danses traditionnelles. Et c’est là, dans le mouvement, dans les gestes répétés depuis des générations, que je les sens vivre en moi. Pas comme un souvenir latent, mais comme une braise ancienne qui se rallume, un Phénix discret qui reprend souffle dans ma poitrine.
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